Par Emmanuel Kasereka bin Vikingi
À travers « Kiswahili Cha Kisangani », cette autrice congolaise établie en France met en lumière un patrimoine linguistique national, interpelle les autorités éducatives sur la promotion des œuvres congolaises et encourage la jeunesse à s’approprier les possibilités offertes par l’intelligence artificielle.
La préservation d’une langue est aussi celle d’une mémoire, d’une histoire et d’une identité collective. C’est dans cette perspective que s’inscrit Kiswahili Cha Kisangani : histoire, culture et identité d’une langue vivante, l’ouvrage de Victoria Kabeya, une autrice congolaise établie en France qui entend contribuer à la reconnaissance du patrimoine linguistique de la République démocratique du Congo (RDC).
Contactée à Paris par la rédaction de NaturelCD.net, l’autrice explique vouloir attirer l’attention sur la richesse du kiswahili de Kisangani et encourager une meilleure appropriation des connaissances produites par les Congolais. Selon ses indications, son livre a également retenu l’attention de plusieurs lecteurs blancs, témoignant de l’intérêt que peut susciter, au-delà des frontières et des appartenances culturelles, une œuvre consacrée aux réalités linguistiques congolaises.À travers cette publication, Victoria Kabeya invite à porter un regard plus attentif sur le kiswahili de Kisangani, également désigné sous les appellations de Kingwana ou de swahili congolais.
Cette variété linguistique, présente notamment dans l’Est de la RDC, s’est façonnée au fil des échanges entre les communautés et des évolutions historiques et socioculturelles du bassin du Congo. Son vocabulaire, ses particularités phonologiques et ses usages témoignent d’une dynamique linguistique qui mérite d’être documentée et transmise. Loin de réduire cette richesse à une simple variante du kiswahili standard, l’ouvrage met en avant l’intérêt de mieux connaître les formes linguistiques qui se sont développées dans le contexte congolais. Car les langues ne sont pas seulement des moyens de communication : elles portent les empreintes du passé, conservent les expressions d’une société et transmettent aux générations futures une part de leur héritage.
Cette volonté de faire connaître le patrimoine congolais trouve un prolongement dans le parcours intellectuel de l’autrice. Ses recherches historiques ont notamment porté sur les populations noires dans les mondes arabe et juif, particulièrement dans les contextes israélien et palestinien, ainsi que sur la question de l’africanité dans le monde arabe. Aujourd’hui engagée dans le domaine de l’éthique de l’intelligence artificielle, Victoria Kabeya s’intéresse aux relations entre savoir, technologie et justice.
Ce cheminement nourrit son plaidoyer en faveur d’une reconnaissance accrue des productions intellectuelles congolaises. Elle estime que la valorisation du pays ne saurait se limiter à ses ressources naturelles : elle doit également englober ses langues, ses recherches, ses créations littéraires et les connaissances issues de son histoire. Son initiative rappelle ainsi que le patrimoine immatériel constitue lui aussi une richesse dont la documentation, la diffusion et la transmission participent au rayonnement d’une nation.
L’originalité de cette démarche tient également à la place accordée à l’intelligence artificielle dans l’élaboration de l’ouvrage. Victoria Kabeya indique avoir utilisé Claude, un outil développé par Anthropic, pour approfondir ses connaissances en kiswahili et explorer les possibilités offertes par l’assistance numérique dans son travail intellectuel.
À travers cette expérience, elle entend montrer que les outils d’IA peuvent ouvrir de nouvelles perspectives d’apprentissage et de création lorsqu’ils sont utilisés avec discernement. Son message s’adresse particulièrement à la jeunesse congolaise, qu’elle encourage à se former, à consulter les ressources pédagogiques disponibles en ligne et à expérimenter ces technologies. Pour elle, l’enjeu est de permettre aux jeunes de dépasser le statut de simples utilisateurs pour devenir des acteurs capables de produire des connaissances, de développer des idées et d’imaginer des solutions adaptées aux besoins de leur société.
L’intelligence artificielle, dans cette perspective, ne doit pas être perçue comme une innovation inaccessible, mais comme un outil dont la maîtrise peut contribuer à élargir les horizons intellectuels et professionnels.Au-delà de l’initiative individuelle de l’autrice, cette publication soulève la question de la place accordée aux œuvres congolaises dans le système éducatif national. Le gouvernement, en particulier les responsables du secteur de l’éducation, pourrait renforcer les mécanismes de découverte et de diffusion des productions littéraires et scientifiques locales. Une plus grande présence de ces ouvrages dans les bibliothèques scolaires, les activités de lecture et les supports pédagogiques, après une évaluation de leur qualité et de leur pertinence éducative, permettrait aux élèves de se familiariser avec leur patrimoine linguistique et culturel.
L’école ne transmet pas uniquement des connaissances générales : elle contribue également à construire le rapport des enfants à leur histoire, à leur environnement et à leur identité. Dans cette optique, les œuvres consacrées aux langues congolaises méritent l’attention des éducateurs, des chercheurs et des décideurs, afin que les jeunes générations puissent découvrir les richesses intellectuelles produites dans leur propre pays.Par son ouvrage, Victoria Kabeya adresse enfin un appel à la responsabilité collective. Elle invite les intellectuels congolais à s’intéresser à Kiswahili Cha Kisangani, à en examiner les apports et à contribuer à la diffusion des connaissances relatives au patrimoine linguistique national. Elle encourage également les dirigeants et les citoyens à développer une culture de valorisation des atouts congolais dans tous les domaines. Sa préoccupation concernant la place de la RDC dans le développement de l’intelligence artificielle traduit la crainte de voir le pays demeurer en retrait des transformations technologiques mondiales, malgré l’importance de ses ressources naturelles.
À ses yeux, la richesse d’une nation doit aussi se mesurer à sa capacité de former ses citoyens, de préserver ses savoirs et de transformer ses ressources en possibilités de développement. En rapprochant la sauvegarde d’une langue de l’appropriation des technologies contemporaines, son ouvrage défend une vision dans laquelle mémoire et innovation se renforcent mutuellement. Le préambule du livre exprime cette conviction en ces termes : « Une langue, c’est une âme. Perdre sa langue, c’est perdre une partie de soi-même. La garder vivante, c’est résister.


