Par Patrick Mapenzi
Dans le quartier Cahi, en commune de Bagira à Bukavu -Sud-Kivu), la pénurie totale d’eau potable plonge les habitants dans une crise humanitaire profonde. Malgré les promesses du projet E-MAGINE de Mercy Corps, lancé pour améliorer l’accès à l’eau à Bukavu et Goma, la société civile dénonce sabotages, fraudes et mauvaise gestion, tandis que femmes, enfants et malades paient le prix d’un réseau défaillant.
Lors de l’émission « La Prunelle Verte » du 15 avril 2026 sur Radio La Prunelle FM 100.9 MHz, le président de la société civile locale, Shukuru Lwekya, a dénoncé des dysfonctionnements graves, évoquant des sabotages, une gestion défaillante et l’absence totale d’eau dans plusieurs avenues de Cahi. Ses alertes surviennent dans un contexte où la population dit ne plus supporter le manque d’eau, de fois de factures sans service et une distribution devenue quasi inexistante.

Le projet E-MAGINE, mis en œuvre par Mercy Corps alimenté par la source de Mazigiro à Nyangezi, sous le gouverneur Théo Ngwabidje, visait à améliorer l’accès à l’eau potable et à atteindre jusqu’à 1 million de personnes à Bukavu et Goma, avec des infrastructures, des bornes-fontaines dont 7 au quartier Cahi et un meilleur système de gouvernance de l’eau. En 2020 et 2021, des sources liées au programme évoquaient déjà la mise à disposition de réservoirs, de kilomètres de conduites et de nombreuses bornes-fontaines pour plusieurs quartiers de Bukavu.
Mais à Cahi en commune de Bagira, le constat est aujourd’hui amer. Selon les habitants et la société civile locale, les 7 bornes-fontaines installées dans le quartier ne coulent plus, tandis que des raccordements frauduleux et des manipulations sur le réseau auraient détourné la pression vers les zones de basse altitude, au détriment des quartiers situés en hauteur comme Cahi. Ces accusations s’inscrivent dans un climat plus large de contestation de la gestion de l’eau à Bukavu, où d’autres structures citoyennes dénoncent depuis longtemps les pénuries, les fuites et le mauvais fonctionnement du réseau.

Un réseau abîmé et contesté
La société civile de Cahi, avec celles de Panzi, Mumosho et Mudusa, mène actuellement des enquêtes de terrain sur les causes de la crise. Les premiers constats évoqués localement parlent de nombreuses fuites non colmatées, de vannes manipulées à Nyantende et de complicités supposées impliquant certains agents de la Regideso, des services provinciaux dont la Division de l’Energie et Hydrocarbures et de l’organisation locale Mama Amka. Dans la ville, les critiques contre la Regideso ne sont pas nouvelles : des comités citoyens ont déjà dénoncé une pénurie prolongée et un accès inégal à l’eau potable.
Dans le récit des habitants, le transfert de la gestion du système en 2020 à Mama Amka aurait marqué le début d’un désordre durable. À Panzi, l’eau serait disponible mais gaspillable ; à Chai, elle serait devenue introuvable. Les autorités de quartier et la société civile demandent désormais un calendrier de distribution clair, comme auparavant, ainsi que des réparations urgentes pour rétablir la pression et remettre en service les points d’eau.
Privées d’eau potable, de nombreuses familles se tournent vers la rivière Ruzizi ou d’autres sources non sécurisées. Cette situation augmente fortement les risques de maladies hydriques, notamment les diarrhées et le choléra, déjà signalés à Bukavu dans plusieurs quartiers exposés à des pénuries chroniques.
La crise touche aussi la sécurité des femmes et des jeunes filles, obligées de sortir très tôt, parfois dès 3h ou 4h du matin, pour chercher de l’eau loin de leur domicile. Ce trajet expose à des agressions et à des violences, tandis que les enfants paient également le prix fort : retards scolaires, fatigue extrême, absentéisme et longues marches pour aller puiser de l’eau à Ruzizi, à Igoki, à Kadutu ou même vers le lac Kivu.

Les risques sont encore aggravés par les noyades. Des cas mortels ont déjà été rapportés dans la rivière Ruzizi, où des enfants et des adultes s’exposent au courant en cherchant désespérément de l’eau. À cela s’ajoute l’impact économique : dans plusieurs avenues de Cahi, notamment Kachelewa, Lumbula, Mpoko, Kisangula et Iberegeza haute, l’absence d’eau paralyse les activités quotidiennes et creuse davantage la pauvreté.
Appel à une réponse urgente
Face à ce tableau, la société civile de Cahi demande une action immédiate de la Regideso et des autorités provinciales avant la saison sèche. Les revendications portent sur la réparation du réseau, la lutte contre les branchements frauduleux, la fin des manipulations des vannes et l’ouverture d’une collaboration réelle avec les habitants pour surveiller les infrastructures et rétablir un service équitable.
Le cas de quartier Cahi révèle plus largement les fragilités persistantes du système d’approvisionnement en eau à Bukavu, malgré des années de projets et d’investissements. Tant que la gouvernance du réseau ne sera pas assainie, les promesses d’accès universel risquent de rester lettre morte pour des milliers de familles.
