
Par Emmanuel Kasereka Bin Viking
La Journée internationale des peuples autochtones, célébrée le 9 août de chaque année, a pris une tonalité particulière cette année dans l’est de la République démocratique du Congo. Au Nord-Kivu et en Ituri, de nombreuses familles autochtones continuent de vivre les conséquences de plusieurs années de violences armées, entre déplacements forcés, pertes de proches et rupture avec leurs terres ancestrales.
Derrière les cérémonies et les messages de circonstance, la réalité reste difficile. Pour plusieurs familles déplacées, cette journée représente moins une occasion de célébrer qu’un moment pour rappeler une situation qui demeure largement précaire.
Chassés de leurs forêts
Pendant des générations, les peuples autochtones ont construit leur mode de vie autour de la forêt. La chasse, la cueillette, la pêche et la collecte des produits forestiers leur permettaient de subvenir à leurs besoins, tandis que la forêt constituait également un espace où se transmettaient leurs savoirs, leurs traditions et leur culture.
Mais l’insécurité qui sévit dans plusieurs territoires du Nord-Kivu et de l’Ituri a profondément bouleversé cette relation avec la nature. Les attaques attribuées notamment aux combattants des ADF ont poussé de nombreuses familles à quitter leurs villages et leurs espaces traditionnels pour chercher refuge dans des zones jugées plus sûres.
Pour ces communautés, abandonner la forêt ne signifie pas simplement quitter une maison.
C’est aussi perdre l’accès à une partie de leur histoire, de leurs moyens de subsistance et de leur identité.
« Lorsque nous sommes loin de la forêt, nous ne pouvons plus vivre comme avant », témoignent régulièrement des membres de ces communautés déplacées, confrontés à un environnement urbain qui leur offre peu de possibilités de retrouver leur autonomie.
Une vie de déplacés marquée par la précarité
Une fois arrivées dans les villes et les centres périurbains, les familles autochtones déplacées doivent souvent repartir de zéro. Certaines vivent dans des conditions difficiles, sans revenus réguliers et avec un accès limité à la nourriture, au logement, aux soins de santé et à l’éducation.
La situation est encore plus compliquée pour celles qui ne disposent pas d’un réseau familial ou communautaire capable de les accueillir durablement.
Dans certains cas, les familles déplacées dépendent entièrement de l’aide extérieure pour répondre à leurs besoins les plus élémentaires. Cette dépendance accentue leur vulnérabilité et expose particulièrement les femmes, les enfants et les personnes âgées.
Au fil des déplacements, plusieurs familles ont également perdu des proches. Les blessures laissées par les violences sont donc à la fois physiques, sociales et psychologiques.
La forêt, bien plus qu’une source de revenus
Pour les peuples autochtones, la question du retour dans leurs milieux d’origine ne peut être dissociée de celle de la sécurité.

La forêt représente leur espace de vie, mais aussi un patrimoine culturel transmis de génération en génération. Les connaissances relatives aux plantes médicinales, aux espèces animales, aux saisons et aux pratiques traditionnelles font partie de cet héritage.
L’éloignement prolongé de ces espaces risque ainsi d’affaiblir progressivement certaines pratiques culturelles et les mécanismes traditionnels de transmission des savoirs.
Cette situation pose également une question environnementale. Les peuples autochtones jouent depuis longtemps un rôle important dans la connaissance et la protection des écosystèmes forestiers. Leur déplacement forcé fragilise donc non seulement leurs communautés, mais aussi le lien traditionnel entre les populations et les espaces naturels qu’elles contribuent à préserver.
Une journée qui doit dépasser les discours
La Journée internationale des peuples autochtones est l’occasion de rappeler leurs droits, leur dignité et leur contribution à la protection de la biodiversité. Mais dans le contexte du Nord-Kivu et de l’Ituri, cette commémoration doit surtout servir de rappel sur l’urgence de répondre aux besoins des communautés affectées par les conflits.
Les autorités congolaises, les organisations humanitaires et les partenaires au développement sont appelés à renforcer l’assistance destinée aux familles déplacées, notamment dans les domaines de l’alimentation, de l’hébergement, de la santé et de l’éducation.
Au-delà de l’aide d’urgence, les réponses doivent prendre en compte les droits fonciers, culturels et économiques des peuples autochtones et leur permettre, lorsque les conditions sécuritaires seront réunies, de retrouver leurs territoires et leurs modes de vie dans la dignité.
« Ne pas nous oublier »
Pour ces communautés, le message est simple : ne pas être oubliées.
Car derrière les statistiques sur les déplacements et les victimes des conflits se trouvent des familles qui ont perdu leur maison, leurs terres, leurs proches et parfois une partie de leur identité.
Cette Journée internationale des peuples autochtones rappelle ainsi une réalité essentielle : protéger les peuples autochtones, c’est aussi protéger leurs cultures, leurs droits et les forêts auxquelles leur histoire est intimement liée.
Au Nord-Kivu comme en Ituri, la commémoration du 9 août ne devrait donc pas s’arrêter aux cérémonies et aux déclarations. Elle devrait constituer un appel à des actions concrètes pour que les peuples autochtones puissent vivre en sécurité, retrouver leur dignité et, lorsque cela sera possible, renouer avec leurs terres ancestrales.
