Par Denise Kyalwahi
À la COP17 sur la biodiversité, organisée à Erevan, en Arménie, la participation citoyenne apparaît comme un levier stratégique pour améliorer les connaissances sur les espèces et accélérer la mise en œuvre du Cadre mondial de Kunming-Montréal. Les défenseurs de cette approche appellent les États à l’intégrer davantage dans leurs politiques nationales de conservation.

La mobilisation des citoyens au service de la recherche scientifique occupe une place croissante dans les discussions sur la protection du vivant. À la 17e Conférence des Parties à la Convention sur la diversité biologique (COP17), cette approche est présentée comme un moyen de renforcer la collecte de données, de surveiller les écosystèmes et de soutenir les engagements internationaux en faveur de la nature.


Dans un article transmis le 28 octobre 2026 au magazine ECHO, Martin Brocklehurst, ambassadeur du Pacte européen pour le climat et président du conseil consultatif de l’Association européenne de science citoyenne, souligne le potentiel de cette mobilisation mondiale. Selon lui, jusqu’à 1,3 milliard de personnes pourraient être encouragées à contribuer à des programmes d’observation et de suivi de la biodiversité.
Cette ambition s’inscrit dans la mise en œuvre du Cadre mondial de la biodiversité de Kunming-Montréal (KMGBF), adopté en 2022 pour enrayer et inverser la perte de biodiversité.
Des données essentielles pour protéger la biodiversité
Les observations réalisées par les citoyens permettent de documenter la présence des espèces, de suivre l’évolution des habitats et de repérer certaines menaces environnementales. Elles complètent les inventaires scientifiques classiques en élargissant les zones couvertes et en multipliant les observations sur le terrain.
Selon Martin Brocklehurst, plus de 60 % des données sur la biodiversité accessibles par l’intermédiaire de la Global Biodiversity Information Facility (GBIF) proviennent de contributions citoyennes.
La valeur économique de ces informations est également considérable. Une estimation réalisée en 2015 évaluait à 2,6 milliards de dollars par an la valeur des données participatives consacrées à la biodiversité. Ce montant aurait augmenté depuis, selon l’auteur, même si aucune estimation actualisée n’est fournie dans son article.
Ces contributions dépassent le simple recensement des espèces. Elles servent notamment à cartographier les habitats et leur disparition, à surveiller les espèces envahissantes, à suivre la santé des arbres et à signaler les activités d’exploitation illégale des forêts.
Des plateformes qui mobilisent des millions de personnes
Plusieurs initiatives internationales illustrent l’ampleur de cette dynamique.
- eBird et Merlin Bird ID : consacrés à l’observation et à l’identification des oiseaux, ces outils comptaient, selon Brocklehurst, 33 millions d’utilisateurs en 2026 et avaient dépassé deux milliards de données en 2025.
- iNaturalist : cette plateforme permet de photographier et de documenter les organismes vivants. Les chiffres communiqués par l’auteur font état de quatre millions de contributeurs à l’identification des espèces, d’un demi-million de personnes participant à la validation des observations et de 300 millions de données collectées.
- Mosquito Alert : ce programme aide à suivre la présence et la répartition des moustiques, notamment des espèces envahissantes, afin de fournir des informations utiles aux autorités sanitaires locales.
Ces expériences montrent comment les outils numériques peuvent rapprocher citoyens, chercheurs et décideurs, tout en améliorant la disponibilité des informations nécessaires à la conservation.
L’Afrique, un potentiel à développer
La participation demeure toutefois très inégale selon les régions du monde. D’après les données citées par Martin Brocklehurst, 60 % des observations d’iNaturalist proviennent des États-Unis et 21 % de l’Europe. L’Inde représente 7 % des données, l’Amérique du Sud 5 % et l’Afrique seulement 3 %.
Cette répartition souligne l’urgence de renforcer les capacités de collecte et de partage des informations dans les pays africains, qui abritent des écosystèmes essentiels à l’équilibre écologique mondial.
En République démocratique du Congo, par exemple, les communautés locales, les jeunes, les organisations environnementales et les chercheurs pourraient contribuer à mieux documenter les pressions exercées sur les forêts du bassin du Congo, les zones humides et les espèces sauvages.
Pour y parvenir, les gouvernements sont appelés à inscrire cette participation dans leurs plans nationaux pour la biodiversité. Martin Brocklehurst cite l’Afrique du Sud comme un exemple de pays ayant intégré cette démarche dans sa planification nationale.
La formation des participants, l’accès aux outils numériques, la vérification des observations et le financement des initiatives locales seront déterminants pour assurer la fiabilité des résultats.
Reconnaître les droits des peuples autochtones
Le partage des connaissances soulève également la question de la protection des données détenues par les peuples autochtones et les communautés locales. Leurs savoirs peuvent enrichir la compréhension scientifique des écosystèmes, mais leur utilisation doit respecter les droits, le consentement et la propriété intellectuelle de leurs détenteurs.
Des outils communs sont ainsi développés pour faciliter les échanges avec les chercheurs tout en préservant le contrôle des communautés sur leurs informations.
Dans cette perspective, le Citizen Science Global Partnership (CSGP), qui rassemble des réseaux régionaux d’Afrique, d’Asie, d’Amérique, d’Europe et d’Australie, a élaboré une Charte sur la science citoyenne et les accords environnementaux internationaux. Ce document propose un cadre destiné à aider les États à mobiliser la participation du public au service de leurs engagements environnementaux.
De la mobilisation aux engagements concrets
À la COP17, l’enjeu est désormais de transformer le potentiel de ces initiatives en mesures durables : intégrer la participation citoyenne dans les politiques nationales, soutenir les réseaux locaux, renforcer les partenariats scientifiques et garantir une utilisation responsable des données.
Cette démarche ne remplace pas le travail des chercheurs. Elle le complète en permettant une surveillance plus étendue et plus régulière de la biodiversité, à condition que les informations recueillies soient rigoureusement vérifiées.
Pour Martin Brocklehurst, la mobilisation du public constitue une occasion majeure d’accélérer la mise en œuvre du Cadre mondial de Kunming-Montréal. La protection du vivant peut ainsi devenir un effort collectif, associant gouvernements, scientifiques, communautés locales et citoyens.
À Erevan, le message est clair : faire de chaque citoyen un acteur potentiel de la connaissance et de la préservation de la biodiversité, tout en veillant à ce que sa contribution soit reconnue et prise en compte dans les décisions publiques.
