
Dans une salle de réunion de Goma, les discussions s’élèvent malgré la lourdeur du contexte sécuritaire. Autour des tables, des femmes, jeunes et moins jeunes, prennent des notes, échangent à voix basse, parfois s’interrompent pour témoigner. Pendant deux jours, du 12 au 13 janvier 2026, elles ont participé à un atelier sur le plaidoyer féministe, la sécurité et la justice environnementale. Quelques jours plus tard, la même dynamique s’est déplacée à Bukavu, du 15 au 16 janvier.
Ces rencontres s’inscrivent dans le cadre du projet « Alliance féministe pour la justice environnementale et le soin collectif », une initiative chapeautée par Crispine Ngena, Coordonnatrice Exécutive Nationale, visant à renforcer la résilience des féministes environnementales du Nord et du Sud-Kivu.
« Les femmes vivent la guerre dans leurs corps »
À l’est de la République démocratique du Congo, la guerre ne se joue pas seulement sur les lignes de front. Elle traverse les villages, les sites miniers et les corps des femmes. Violences sexuelles, déplacements forcés, accaparement des terres et destruction de l’environnement forment un même système de domination.
« Ici, les femmes vivent la guerre dans leurs corps et sur leurs terres », explique une participante venue d’un territoire minier du Nord-Kivu. « Quand une mine est militarisée, ce sont nos champs qui disparaissent, notre santé qui se dégrade et notre sécurité qui s’effondre. »
Les ateliers ont permis de mettre des mots sur cette réalité : une violence structurelle, genrée, alimentée par l’exploitation des ressources naturelles et un climat d’impunité persistant.

Un backlash qui réduit les femmes au silence
Mais aux violences armées s’ajoute un autre combat, plus silencieux. Celui contre le recul des droits des femmes. Les militantes dénoncent un backlash organisé, marqué par la montée des pouvoirs patriarcaux, la stigmatisation des féministes et les menaces contre celles qui osent dénoncer l’exploitation minière ou les violations foncières.
« On nous traite de femmes rebelles, influencées par l’Occident », confie une jeune activiste de Bukavu. « Certaines ont dû arrêter de militer par peur. D’autres continuent, mais au prix de leur santé mentale. »
Se former pour se protéger et agir
Face à ces risques, la formation a mis l’accent sur la sécurité holistique – physique, numérique et psychologique – ainsi que sur la documentation des violences sexistes et sexuelles liées aux mines et à l’accès à la terre.
Pour Crispine Ngena, qui a chapeauté l’ensemble des activités, l’enjeu est clair :
« On ne peut pas demander aux femmes de défendre la justice environnementale sans leur donner les outils pour se protéger et se renforcer collectivement. Ces espaces sont pensés pour reconstruire la confiance, la stratégie et le soin. »
Les participantes ont également travaillé sur des stratégies de plaidoyer ciblant les mécanismes locaux et internationaux, afin de rendre visibles les impacts genrés de l’extractivisme et de la crise climatique.
Transmettre, malgré la peur
Un moment fort du reportage se joue lors de la session sur l’activisme intergénérationnel. Des militantes de longue date prennent la parole, racontent les luttes passées, les victoires arrachées, mais aussi les reculs actuels.
« Si nous ne transmettons pas nos expériences, l’histoire va se répéter », avertit une défenseure des droits humains active depuis plus de vingt ans. En face d’elle, des jeunes femmes acquiescent, conscientes que leur engagement s’inscrit dans une continuité fragile.

Une alliance pour tenir debout
Au terme des ateliers, des plans d’action thématiques ont été esquissés autour des mines, de la terre et de la santé sexuelle et reproductive dans le contexte climatique. Un suivi est prévu dans les mois à venir pour accompagner leur mise en œuvre et maintenir des espaces de soin collectif, essentiels face à l’épuisement militant.
Dans un Kivu marqué par l’insécurité et l’incertitude, ces rencontres ont offert plus qu’une formation. Elles ont créé un espace de respiration, de solidarité et de résistance.
« On repart avec moins de peur et plus de clarté », résume une participante. « La lutte continue, mais nous savons maintenant que nous ne sommes pas seules. »
