
Dans un sanctuaire près de Kinshasa, des « mères » humaines et des conservationnistes s’efforcent de sauver les bonobos orphelins de la double menace du braconnage et du changement climatique.
Voici ce que vous apprendrez en lisant cette histoire :
● À Kinshasa, des soigneurs humains créent des liens émotionnels étroits avec de jeunes bonobos pour les aider à surmonter le traumatisme causé par le commerce illégal d’animaux sauvages.
● Les efforts pour réintroduire les bonobos dans le territoire de Basankusu ont conduit à un conflit tendu autour des droits fonciers et des promesses faites à la communauté locale qui n’ont pas été tenues.
● Avec un cycle reproductif d’une naissance tous les cinq ans, il peut falloir une décennie pour qu’une population remplace deux bonobos adultes disparus.
● Pour maintenir un bonobo adulte en bonne santé, les agriculteurs locaux fournissent sept kilogrammes de fruits et légumes chaque jour.
Par Denise Kyalwahi
Cette histoire a été produite grâce au financement de Earth Journalism Network.
À quelques kilomètres seulement du cœur de Kinshasa, le sanctuaire Lola ya Bonobo offre une expérience unique aux visiteurs. Ici, les bonobos se déplacent librement et sans crainte, s’approchant souvent des gens. Connus pour leur intelligence et leur capacité à interagir avec les humains, leur proximité met en évidence leur vulnérabilité. L’une d’elles, Moseka, âgée de 32 ans et parmi les plus anciennes du sanctuaire, s’approche la main tendue, signe de faim, avant de s’éloigner prudemment.

« Les bonobos ont souvent peur des étrangers ; ils vous voient comme des inconnus et donc comme une menace », explique Mme Suzy Nzuzi, responsable du bien-être social et de l’écotourisme des bonobos à l’ONG Les Amis des Bonobos du Congo (ABC) au sanctuaire Lola ya Bonobo.
Ici, tout est organisé pour leur donner une seconde chance. Victimes du braconnage ou séparés de leurs groupes, la plupart sont recueillis très jeunes, souvent traumatisés.

Les mères de substitution
Au cœur du dispositif se trouvent les soigneurs humains, principalement des femmes, qui jouent un rôle central en tant que mères de substitution. Elles nourrissent, portent et consolent les bonobos orphelins, recréant un lien affectif essentiel à leur développement. Kenge, dans la trentaine, travaille ici depuis sept ans. Elle est actuellement en isolement, s’occupant de bébés bonobos malades.
« Ce bonobo souffre beaucoup », dit-elle en désignant un individu malnutri dont elle prend soin depuis 21 jours. Ce bonobo a été saisi auprès de braconniers sur un marché de la commune de Maluku, en périphérie de Kinshasa, selon les éco-gardes.
Certains jeunes bonobos, surtout les plus fragiles, ne quittent jamais leurs soigneurs, jour et nuit. Cette relation soigneusement construite vise à compenser une rupture brutale : la séparation d’avec leur mère biologique, souvent tuée. Au total, le sanctuaire Lola ya Bonobo héberge 69 individus, dont 27 orphelins et trois actuellement malades.
Une équipe médicale assure une surveillance constante. Les cas les plus sensibles sont placés en quarantaine, tandis que les autres évoluent progressivement vers des environnements plus ouverts. Parce que les bonobos sont souvent en contact avec les humains, ils peuvent souffrir des mêmes maladies.
Selon Joël Itombo, technicien animalier à l’Institut Congolais pour la Conservation de la Nature, plusieurs maladies affectent régulièrement ces animaux :
« Les principales maladies observées chez les bonobos incluent Ebola, transmis par contact avec des fluides infectés ; les infections respiratoires humaines comme la grippe ou le coronavirus ; l’hépatite et les entérovirus ; la tuberculose, la salmonellose et la campylobactériose ; ainsi que des maladies parasitaires telles que l’amibiase, l’ascaridiose ou les infections fongiques cutanées », explique-t-il.
La proximité génétique entre les bonobos et les humains, souvent considérée comme un avantage scientifique, devient ici un facteur de risque majeur.
« Les bonobos ont un système immunitaire fragile. Une simple épidémie respiratoire d’origine humaine peut décimer une population entière en quelques semaines », avertit Joël Itombo. Cette vulnérabilité exige une vigilance constante dans les interactions entre humains et animaux, en particulier dans les contextes de conservation.

Vulnérabilité face au changement climatique
En avril 2025, de graves inondations ont frappé la région de Kinshasa. Au sanctuaire Lola ya Bonobo, plusieurs infrastructures ont été endommagées : routes d’accès, logements et espaces d’accueil.
« Nous avons perdu une partie importante de l’espace destiné à héberger nos bonobos à cause des inondations. Nos lodges pour visiteurs ont été complètement détruits, et à l’intérieur de l’enclos, certaines zones dédiées aux loisirs et à l’apprentissage des orphelins ont été emportées », explique Suzy Nzuzi.
Même les sanctuaires censés protéger la faune ne sont pas à l’abri des perturbations climatiques. Au-delà des dégâts matériels, c’est toute l’organisation qui a été affectée.
Les inondations ont également détruit les jardins des habitants voisins qui fournissent la nourriture des bonobos.
« Nos champs ont été emportés par l’eau, et nous n’avons plus de légumes à offrir aux bonobos », témoigne Monika Kashala, une agricultrice vivant le long de la rivière Kimwenza qui traverse le sanctuaire.
Le fonctionnement du sanctuaire repose aussi sur un réseau local. Les agriculteurs des environs fournissent des fruits et légumes en grande quantité, contribuant indirectement à la survie des primates.
Chaque jour, plusieurs kilogrammes de nourriture sont nécessaires pour maintenir les animaux en bonne santé. Selon les estimations du sanctuaire, un bonobo adulte consomme environ 7 kilogrammes de nourriture par jour, principalement des fruits et légumes. Les jeunes bonobos, quant à eux, boivent du lait et mangent des légumes jusqu’à l’âge de cinq ans.

Un combat au-delà du sanctuaire
Créé en 2009, le sanctuaire accueille au moins deux bonobos orphelins chaque année, sauvés des trafiquants d’animaux sauvages.
Selon Joël Itombo, la principale menace qui pèse sur les bonobos vient des humains : « Le braconnage se poursuit dans les aires protégées de la RDC. Quand on parle des menaces qui pèsent sur les bonobos aujourd’hui, le braconnage reste le problème le plus persistant. »
Il ajoute que les bonobos sont chassés pour plusieurs raisons : la vente de bébés sur le marché noir comme animaux de compagnie, la consommation de viande de brousse, et parfois pour des croyances locales ou la médecine traditionnelle.
« Les bonobos font partie des rares espèces endémiques et sont malheureusement en danger critique d’extinction. Leur cycle reproductif lent accroît leur vulnérabilité », explique Suzy Nzuzi. Elle souligne que la pauvreté et la croissance rapide de la population à Kinshasa sont des moteurs essentiels de la chasse aux bonobos.

« Une femelle ne donne naissance qu’une fois tous les cinq ans », ajoute Joël Itombo. « Si dix bonobos sont tués, il faudra environ dix ans pour espérer seulement deux nouveaux adultes. Cette reproduction lente rend l’espèce extrêmement vulnérable. »
« La survie des bonobos ne dépend pas seulement des limites de Lola ya Bonobo. Elle dépend aussi de la protection de leur habitat naturel, menacé par la déforestation et les activités humaines. L’éducation est la clé de la conservation », rappelle Claudine André, fondatrice du sanctuaire.

Friction autour des forêts partagées
Face au nombre croissant de bonobos pris en charge, l’ONG Les Amis des Bonobos du Congo (ABC), qui gère Lola ya Bonobo, a initié la création d’une réserve communautaire appelée Ekolo ya Bonobo.
Située dans le territoire de Basankusu, dans la province de l’Équateur, cette réserve couvre près de 200 km² et comprend huit villages forestiers. Son objectif est de réintroduire les bonobos dans leur habitat naturel, loin des zones urbaines, afin de favoriser leur autonomie et leur survie à long terme.
Cependant, la mise en œuvre de cette réserve a suscité tensions et litiges. « Les communautés locales dénoncent le non-respect des accords initiaux ainsi que les restrictions d’accès à la forêt », explique Trésor Bondjembo Itamba, membre de la société civile à Kinshasa et originaire de Basankusu.
Il évoque le non-respect des limites convenues, la construction d’un hôpital qui n’a pas encore vu le jour, ainsi que des écoles. Il dénonce également les arrestations de membres de la communauté ayant participé à une marche pacifique en juin 2023 pour exiger le respect de ces engagements.
De son côté, l’ONG ABC considère ces accusations comme infondées et prévoyait de renouveler le contrat de gestion en 2025. Lors d’une réunion tenue à Basankusu du 7 au 20 septembre 2023 avec les communautés locales, l’ONG a reconnu les préoccupations des habitants et promis de répondre aux exigences prévues dans l’accord. Jusqu’à présent, cependant, aucune action concrète n’a été entreprise.
La plupart des bonobos de la RDC vivent dans le parc national de la Salonga, où une étude conjointe de l’ICCN et de l’UICN a estimé leur population entre 15 000 et 20 000 individus entre 2012 et 2022.


Entre espoir et incertitude
Face aux multiples menaces qui pèsent sur les bonobos en République Démocratique du Congo, des initiatives combinant éducation, coexistence humaine et protection juridique sont mises en œuvre. « L’éducation est la clé de la conservation », souligne Claudine André, fondatrice de l’ONG Les Amis des Bonobos du Congo (ABC), qui gère Lola ya Bonobo.
L’ONG ABC a créé des « Clubs de la gentillesse » dans plus de 40 écoles autour de Kinshasa, sensibilisant plus de 570 000 enfants. Parallèlement, le sanctuaire Lola ya Bonobo accueille près de 30 000 visiteurs chaque année pour les informer sur le rôle central des humains dans la protection des forêts et des primates.
La coexistence avec les communautés locales constitue un pilier essentiel de la stratégie. « Ekolo ya Bonobo n’est pas un parc, mais une réserve communautaire. Protéger les bonobos, c’est aussi protéger les populations qui partagent leur environnement », insiste Suzy Nzuzi.

Pour Trésor Bondjembo, acteur de la société civile, la clé réside dans une gouvernance transparente et participative : définir clairement les responsabilités, renforcer la législation et créer des zones tampons pour les habitants locaux.
La lutte contre le braconnage et les menaces sanitaires complète cette approche intégrée. Les équipes du sanctuaire surveillent la santé des bonobos, mettent en quarantaine les individus malades et collaborent avec l’ICCN, les FARDC et la Pan African Sanctuary Alliance (PASA) pour sécuriser les aires protégées et organiser la conservation ex situ des animaux sauvés.
« Malgré leur proximité avec les humains, aucun cas d’Ebola ou de COVID-19 n’a été détecté chez nos bonobos », rassure Suzy Nzuzi, mettant en avant l’efficacité de ces mesures.
Grâce à cette combinaison d’éducation, de coopération locale et de sécurité renforcée, le sanctuaire Lola ya Bonobo et la réserve Ekolo ya Bonobo offrent une lueur d’espoir pour la survie de ces primates uniques, en danger critique d’extinction.
