Butembo : entre pénurie et insécurité de l’eau potable, la chercheuse Lydie Kawalina plaide pour une réponse urgente et coordonnée

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Photo NATURELCD: Lydie Kawalina en pleine émission en ville de Butembo

Par Denise Kyalwahi 

À Butembo, grande ville commerciale du Nord-Kivu, l’eau potable reste une ressource aussi vitale que incertaine. Derrière les robinets à sec et les bidons transportés sur de longues distances se cache une crise profonde, à la fois sanitaire, environnementale et politique. Invitée de l’émission Nature Educ sur Radio Moto Butembo-Beni et Moto TV, la chercheuse Lydie Kawalina tire la sonnette d’alarme et appelle à une mobilisation immédiate de toutes les couches confondues. 

Une ressource disponible, mais difficilement accessible

Depuis mars 2025, Lydie Kawalina, assistante à l’École des genres de l’Université de Goma et chercheuse au laboratoire à l’Université de l’Assomption au Congo, mène une étude sur les défis d’accès à l’eau dans la ville de Butembo et ses environs. Son constat est sans équivoque : la ville fait face à une crise structurelle de l’eau potable.

« La question que nous nous posons est simple : l’eau est-elle disponible, en quantité suffisante et surtout de bonne qualité pour les ménages ? » explique-t-elle.

Une partie importante de la population dépend de l’eau provenant du mont Lubwe. Mais cette source, bien que essentielle, ne suffit pas à couvrir les besoins d’une ville en pleine expansion. Pire encore, la qualité de l’eau reste incertaine.

« Il ne suffit pas d’avoir de l’eau. Encore faut-il qu’elle soit potable », insiste la chercheuse.

Photo credit: NATURELCD Lydie Kawalina expliquant le défi lié à l’accès à l’eau à ville de Butembo.

Le paradoxe de Butembo est frappant : la ville dispose de ressources en eau locales, mais celles-ci restent sous-exploitées ou mal valorisées. En cause, une gouvernance jugée insuffisante.

Selon Lydie Kawalina, aucune politique efficace n’a été développée pour rendre ces sources accessibles et sûres pour la population. La régie de distribution d’eau REGIDESO, bien qu’existant, n’a pas su adapter ses infrastructures ni moderniser ses systèmes de captage pour répondre à la demande croissante.

Dans ce vide structurel, certaines entreprises privées tentent d’importer de l’eau depuis l’extérieur. Mais ces solutions ponctuelles ne peuvent remplacer une stratégie publique cohérente et durable.

« Nous sommes face à un problème de gouvernance de l’eau. Nos sources en eau sont sans doute dispersées dans les environs de la ville. Sans vision claire ni investissements bien structurés, la crise ne peut que s’aggraver », prévient-elle.

Résilience des populations, mais au prix de nouveaux dangers

Face aux défaillances institutionnelles, les habitants de Butembo développent leurs propres solutions. Le recours aux forages traditionnels s’est largement répandu, illustrant une forme de résilience communautaire.

Mais cette adaptation a un coût.

L’absence de systèmes de gestion des déchets favorise la multiplication de décharges sauvages qui courent un grand risque de polluer la couche hydraulique. Les lixiviats issus de ces déchets s’infiltrent dans le sol et contaminent les nappes phréatiques, souvent situées à faible profondeur. 

(Les lixiviats (souvent appelés « jus de décharge ») sont des liquides résiduels chargés de polluants, issus de la percolation de l’eau (pluie) à travers des déchets. Ce mélange très contaminé provient de la décomposition des ordures et contient des matières organiques, métaux lourds et sels minéraux. Définition selon le Larousse.

« Nous sommes dans une situation où les solutions locales, bien que nécessaires, créent de nouveaux risques sanitaires », explique Lydie Kawalina.

A lui « d’ajouter les forages, souvent non protégés, deviennent ainsi des points d’exposition aux agents pathogènes. Les enfants, en particulier, sont vulnérables face à ces installations parfois dangereuses ». 

À cela s’ajoute le phénomène de ruissellement : les eaux provenant des collines environnantes convergent vers le centre-ville, où se concentrent les forages, aggravant la contamination des sources d’eau domestique.

« Ces décharges sauvages constituent une bombe sanitaire à retardement », indique l’experte Lydie Kawalina. 

Photo : NaturelCD, forage dans la commune Kimemi à ville de Butembo

Les conséquences sur la santé publique sont déjà visibles. La consommation d’eau contaminée expose les populations à des maladies hydriques telles que les diarrhées et le choléra. Avec la croissance démographique rapide de la ville et l’absence d’amélioration des infrastructures, les risques ne cessent d’augmenter.

« L’eau est une ressource indispensable à la vie humaine et à la biodiversité. Sa mauvaise gestion met directement en danger les populations », alerte la chercheuse.

Un plaidoyer pour une mobilisation collective

Face à cette crise, Lydie Kawalina lance un appel fort à tous les acteurs concernés. Son plaidoyer s’adresse à la fois aux autorités publiques, aux organisations locales et internationales, aux chercheurs, mais aussi aux ménages.

Elle plaide pour :

une mobilisation des acteurs étatiques et non étatiques autour d’un travail coordonné d’analyse et d’action ;

le renforcement de la gouvernance locale de l’eau ;

la collaboration entre chercheur et techniciens de forages à travers la ville pour bien évaluer la qualité et la quantité de l’eau consommée par la population de Butembo ; 

évaluer également les risques sanitaires ; 

la mise en place d’infrastructures de captage, de traitement et de distribution conformes aux normes ;

la promotion de solutions locales sécurisées ;

et le développement de partenariats internationaux pour financer des technologies adaptées.

Elle insiste également sur la nécessité de poursuivre les recherches en cours afin de mieux comprendre les dynamiques locales et proposer des solutions durables.

« Nous devons connecter les chercheurs, les décideurs et les communautés. Sans cette synergie, il sera difficile de garantir un accès durable à l’eau potable », affirme-t-elle.

Au-delà de l’urgence, la crise de l’eau à Butembo pose la question du modèle de développement urbain. Comment construire une ville résiliente sans garantir un accès sécurisé à une ressource aussi fondamentale ?

Pour Lydie Kawalina, la réponse passe par une approche intégrée, alliant science, gouvernance et engagement communautaire.

Son message est clair : sans action rapide et coordonnée, la crise actuelle pourrait se transformer en catastrophe sanitaire majeure.

À Butembo, l’eau n’est pas seulement une question d’accès. Elle est devenue un enjeu central de dignité, de santé et d’avenir.

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